Manifeste · 2026

La fin du rôle

L'intelligence artificielle ne menace pas seulement le travail. Elle menace la structure invisible qui donnait aux humains un rôle, une discipline, une place et une raison de se lever le matin.

Les alertes actuelles sur l'intelligence artificielle se concentrent presque toutes sur la sécurité, la perte de contrôle, ou la course géopolitique. Une autre alerte, plus discrète, plus intime, mérite d'être portée. Ce n'est pas seulement le travail que l'IA va prendre, c'est le rôle. C'est-à-dire cette chose fragile qui faisait que chacun, en se levant le matin, savait pourquoi il était là. Dans cet essai, Paul-Antoine Chenoz, fondateur du projet Excalibur, propose une lecture personnelle de la mutation qui vient, et plaide pour la construction urgente de nouvelles arènes où l'humain pourra encore prouver sa valeur.
Par Paul-Antoine Chenoz
Fondateur d'Excalibur

J'écris ce texte un matin où je pense à un type que je ne connais pas.

Il a quarante ans. Il s'est levé pour aller au travail comme il le fait depuis vingt ans, et son métier vient d'être absorbé par une machine. Pas remplacé violemment. Absorbé. Comme une marée qui monte sans qu'on la sente, et quand on lève les yeux on s'aperçoit que le rivage n'est plus à la même place.

Ce type n'est pas pauvre. Mettons qu'il a un revenu de remplacement. Mettons qu'il a même de la chance. Mais il y a quelque chose, dans la pièce où il se trouve, qui s'est éteint et qu'on n'a pas encore nommé.

Il ne sait plus quoi répondre quand on lui demande ce qu'il fait.

Il ne sait plus très bien pourquoi se lever.

Il ne sait plus quelle place il occupe dans le tissu d'à côté.

Le revenu est là. La structure n'est plus là. Et la structure pèse plus lourd dans la santé mentale que le revenu.

J'ai l'impression qu'on regarde tous l'IA comme une machine qui va nous prendre nos métiers. C'est l'alerte qu'on entend partout. Sécurité, alignement, course géopolitique, concentration du pouvoir, perte de contrôle. Ces inquiétudes sont sérieuses, et les gens qui les portent, Aschenbrenner, et d'autres, ont raison. Mais elles laissent dans le silence une autre chose, plus lente, plus intime, plus profonde.

Ce que l'IA va peut-être nous prendre d'abord, ce n'est pas notre travail.

C'est notre rôle.

Cette chose fragile, ce petit endroit depuis lequel chacun pouvait encore dire : voilà pourquoi je suis utile. Voilà pourquoi je me lève. Voilà pourquoi je tiens debout.

Le danger principal de l'IA n'est peut-être pas qu'elle devienne dangereuse.

C'est qu'elle rende une partie de l'humanité inutile à ses propres yeux.

Ce n'est pas un problème économique. C'est un problème anthropologique. C'est un problème qui ne se voit pas dans les courbes du PIB. Mais il se verra dans les statistiques de surmortalité, d'addiction et d'effondrement psychique. Comme il s'est vu, à plus petite échelle, dans toutes les régions où la perte de rôle a précédé la mort sociale.

Je ne sais pas exactement pourquoi cette idée me fait peur. Mais elle me fait peur. Elle traîne dans ma tête depuis des mois et elle ne s'en va pas. Alors j'essaie de la sortir proprement, sans la tuer.

C'est de ça que je veux parler.

La chose que l'IA ne remplace pas encore

Les alertes existantes sur l'IA tournent presque toutes autour de ce qui fait du mal. Une machine devient trop puissante. Deux États s'arment. Une infrastructure tombe. Tout ça est vrai. Tout ça est nécessaire.

Mais aucune de ces alertes ne décrit la chose qui m'inquiète le plus.

Ce n'est pas la catastrophe. C'est l'érosion.

Il n'y a pas un jour précis où ça commence. Il n'y a pas un seuil technique qu'on peut nommer. Il n'y a pas de moment où on peut dire : ça y est, c'est là. C'est plus discret que ça. Un métier qui disparaît tous les trois mois. Une compétence qui ne se transmet plus parce que personne ne va plus l'apprendre. Un type qui change de carrière à 38 ans, puis encore à 42, puis à 46, sans plus très bien savoir vers quoi.

Cette alerte-là est plus difficile à porter, parce qu'elle ne se résume pas à un événement. Elle se résume à une perte de densité sociale. Une perte de tissu. Et c'est précisément pour ça qu'il faut la nommer maintenant. Avant qu'on ait oublié à quoi ressemblait une vie pleine de rôles.

Les chiffres sont déjà là, sortis des modèles d'analystes les moins suspects de panique. Goldman Sachs, en 2023, a estimé que 300 millions d'emplois cognitifs dans le monde seraient exposés à l'automatisation par l'IA générative dans la décennie, un quart aux États-Unis et en Europe. McKinsey, dans son rapport 2024, parle de 30 % des heures actuellement travaillées automatisables d'ici 2030. OpenAI et Anthropic ont collectivement levé plus de 150 milliards de dollars depuis 2023 pour accélérer cette absorption. GPT-3 en 2020 écrivait à peine un paragraphe correct. Quatre ans plus tard, les modèles de raisonnement battent les médecins sur le diagnostic d'imagerie, les juristes seniors sur l'analyse contractuelle, et les ingénieurs back-end sur leur propre code. Cette courbe n'a pas ralenti. Elle s'accélère.

On croyait que l'IA allait prendre nos emplois. Elle va peut-être prendre quelque chose de plus profond : notre rôle.

Le travail était une maison

Il faut prendre au sérieux ce que le travail faisait.

Le travail moderne, ce n'était pas qu'un salaire. C'était une architecture invisible qui structurait à peu près tout. Un horaire. Un lieu où aller le matin. Une communauté de collègues qu'on n'avait pas choisis mais qui finissait par compter. Une hiérarchie qui donnait des étapes. Une fatigue le soir qu'on avait le droit d'avoir. Un statut qu'on pouvait nommer. Un récit qu'on pouvait raconter à un repas de famille.

Et surtout, surtout, le sentiment, souvent silencieux, parfois imaginé, qu'on était nécessaire à quelque chose.

C'est ça qu'on perd en premier quand la machine arrive. Pas le salaire. Le sentiment.

Le radiologue qu'une IA lit mieux que lui ne pleure pas son chèque. Il pleure ce qu'il croyait être. Le développeur back-end doublé par un agent ne pleure pas ses lignes de code. Il pleure son geste. Le geste qui le tenait debout.

Arendt avait déjà vu le gouffre. Une société de travailleurs sans travail. Une phrase froide. Une phrase terrible. Une phrase qui ressemble moins à une théorie qu'à une prophétie. Elle l'a écrite en 1958. À l'époque, c'était une intuition. Aujourd'hui, c'est presque une description.

Arendt voyait quelque chose de très précis. Elle voyait que la modernité avait placé le travail au centre absolu de l'identité humaine, et qu'on ne pouvait pas, comme ça, retirer le centre. On ne fait pas tomber les fondations d'une maison en espérant que les murs tiennent.

Donc voilà la question qui me tient.

On croyait que l'IA allait remplacer des emplois.

Mais elle va peut-être remplacer des rôles.

On croyait qu'elle allait prendre notre travail.

Mais elle va peut-être prendre cette chose plus profonde, plus intime, plus dangereuse :

la sensation d'être nécessaire.

Et la mécanique se précise. Dans cinq ans, les premiers métiers cognitifs absorbés en masse : juniors dans les cabinets de droit, première année dans les agences de marketing, support technique de niveau 1, illustrateurs de catalogue, traducteurs intermédiaires. Dans dix ans, les classes moyennes de la consultance, du marketing, du journalisme, de la communication, du développement logiciel grand public. Dans quinze ans, beaucoup de métiers de spécialiste qu'on croyait sanctuarisés. Ce n'est pas une prévision improvisée. C'est ce que disent, souvent à voix basse, parfois publiquement, les gens qui construisent les modèles eux-mêmes.

Ce que les générations précédentes ont vécu en cent ans, la nôtre va le vivre en dix.

Une société de travailleurs sans travail

Le rôle, c'est cette chose étrange qu'aucun tableau Excel ne mesure.

Ce n'est pas le revenu. Ce n'est pas l'emploi. Ce n'est pas le diplôme.

C'est la place qu'on occupe dans le récit collectif. Le coin du monde qui te reconnaît. La phrase qui vient après ton prénom quand quelqu'un te présente. La raison pour laquelle, quand tu n'es pas là, ton absence se voit.

Le médecin qui sauve une vie a un rôle. Le boulanger qui ouvre à cinq heures du matin a un rôle. L'instituteur qui apprend à lire à un gamin a un rôle. Le contrôleur SNCF, l'agent immobilier, la coiffeuse du coin, le mec qui rénove les vieux moteurs dans un atelier à la campagne, tous ont un rôle.

L'IA ne menace pas seulement leurs tâches. Elle dissout leurs rôles.

Et quand un rôle se dissout, ce n'est pas seulement un emploi qui s'éteint. C'est une petite institution informelle qui s'effondre. C'est une légitimité de présence qui disparaît. C'est une fierté discrète qu'on n'a plus le droit d'avoir.

Ce qui m'inquiète, ce n'est pas qu'on perde des salaires. On a des outils pour ça, virements, allocations, redistributions, en théorie revenu universel. Aucun de ces outils ne sait remplacer un rôle.

On ne reçoit pas un sens par virement bancaire.

Et les sociétés qui ont vécu, en miniature, des disparitions de rôles massives, on sait ce qu'elles deviennent. Les bassins miniers anglais après Thatcher. Les villes industrielles américaines après 2008. Les classes moyennes administratives soviétiques après 1991. Ces lieux ne sont pas devenus des paradis de l'épanouissement. Ils sont devenus des laboratoires de ressentiment, d'opioïdes, de populismes, de suicides.

La perte du rôle, ça se mesure dans les statistiques de surmortalité avant de se mesurer dans le PIB.

C'est ce qui se prépare. Sauf qu'on ne parle plus d'une vallée. On parle de la moitié des métiers cognitifs d'un continent.

Et les gens qui construisent les modèles savent. Sam Altman a parlé d'une "société post-emploi" en 2023, sans expliquer comment elle tiendrait debout. Dario Amodei a publié en octobre 2024 un essai où il imagine un monde de prospérité matérielle généralisée, sans décrire ce que les gens y feront de leurs journées. Mark Zuckerberg construit Meta autour de casques, de lunettes connectées et d'agents IA conçus pour occuper les gens quand ils n'auront plus rien à faire. Aucun de ces fondateurs n'a publié à ce jour une réponse sérieuse à la question du rôle. Ce silence n'est pas innocent. Il est structurel. On ne construit pas une réponse civilisationnelle à l'intérieur d'une entreprise dont le but est de produire la mutation.

Les gens qui construisent l'IA savent ce qu'elle va faire. Ils ne savent simplement pas quoi faire des humains qu'elle laissera derrière elle.

Le faux paradis du temps libre

On me dit souvent, et je le lis dans à peu près tous les essais optimistes sur l'IA, que les humains libérés du travail vont se mettre à peindre, à lire, à élever leurs enfants, à militer pour le bien commun, à méditer.

J'aimerais y croire. Honnêtement. Je n'y crois pas.

Aucune société dans l'histoire n'a produit ça à partir de la simple suppression du besoin. Pas Rome. Pas Byzance. Pas le monde aristocratique avant la Révolution. Là où l'oisiveté est arrivée sans cadre, elle a produit la mélancolie, l'intrigue, le divertissement, et le ressentiment.

Le temps libre n'est pas un bien. C'est une matière première. Selon ce qu'on met autour, ça devient civilisation ou ça devient effondrement.

Aristote avait raison sur un point : le schole, le temps libéré, n'a de valeur que pour celui qu'on a éduqué à le remplir. Sans ça, le temps libre devient son contraire. L'ennui. Le scroll. La passivité. La dépendance aux plateformes.

Pascal était plus brutal. Il disait que tout le malheur des hommes vient de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. Quatre siècles plus tard, on peut faire l'expérience. La chambre ne supporte plus du tout le silence. Le divertissement est devenu industriel. Le vide n'est plus seulement comblé.

Il est extrait.

Quelqu'un, quelque part, gagne de l'argent à chaque minute où tu ne sais plus quoi faire de toi.

Nietzsche disait, lui, que l'humain a besoin de friction. De dépassement. D'épreuve. Sans ça, il devient ce qu'il appelait le dernier homme, celui qui ne veut plus que son petit plaisir et son petit confort, et qui prend la sécurité pour le sommet de la vie.

Trois penseurs. Trois cris à des siècles différents. Le même avertissement.

Et les voix contemporaines convergent. Daron Acemoglu, prix Nobel d'économie 2024, alerte dans Power and Progress que la trajectoire technologique récente concentre la valeur au sommet sans la redistribuer dans des structures de sens partagé. Mustafa Suleyman, co-fondateur de DeepMind, écrit dans The Coming Wave que la prochaine décennie sera celle d'une fragilisation institutionnelle massive, parce qu'aucune société n'a jamais absorbé une mutation de cette amplitude sans encadrement. Reid Hoffman lui-même, co-fondateur de LinkedIn et investisseur historique d'OpenAI, reconnaît publiquement que la question du sens humain post-IA reste l'angle mort des stratégies d'entreprise. Le diagnostic n'est plus une intuition isolée. Il devient consensus chez ceux qui regardent froidement.

Le temps libre sans structure ne devient pas une civilisation. Il devient souvent une prison plus confortable.

Une prison plus douce que les anciennes. Climatisée, divertissante, connectée. Mais une prison quand même.

Donc la vraie question des années qui viennent, à côté de "comment contrôler l'IA", c'est celle-ci :

Comment occuper dignement l'humanité après le travail ?

Cette question n'a pas reçu de réponse à la hauteur. Pas chez les politiques. Pas chez les économistes. Pas chez les patrons de la tech. Personne ne la tient, parce qu'elle n'a pas de solution technique.

Elle a une solution civilisationnelle. Et ça, ça se construit. Lentement. À la main. Par des gens.

Le jeu n'est pas une fuite

Il y a une tradition discrète, presque oubliée, qui a toujours soutenu que le jeu n'était pas un divertissement secondaire mais une matrice fondatrice de la culture.

Cette tradition mérite d'être réveillée. Maintenant. Parce qu'elle a des outils qu'on cherche.

Schiller, fin XVIIIᵉ : l'homme n'est pleinement homme que lorsqu'il joue. Il ne parlait pas du passe-temps. Il parlait du jeu comme zone où la liberté devient visible.

Huizinga, 1938, a poussé plus loin. La culture humaine ne naît pas du travail mais du jeu. Le droit, la guerre, la poésie, le théâtre, la science même, ont des racines ludiques. Homo ludens précède homo faber. C'est étrange à entendre dans une époque qui a divinisé le travail. C'est précieux. Parce que si Huizinga a raison, alors le jeu n'est pas ce vers quoi on tombe quand le travail s'en va.

Le jeu est ce qui reste quand on retire tout le reste.

Caillois a classé les jeux en quatre familles. Agon, la compétition. Alea, le hasard. Mimicry, le rôle. Ilinx, le vertige. Chacune, devenue sérieuse, est une institution déguisée. Le sport pro, c'est de l'agon institué. Le casino, c'est de l'alea institué. Le théâtre, c'est de la mimicry. La fête, l'ilinx.

Voilà l'intuition que je veux poser franchement.

Dans un monde où les machines produisent, les humains chercheront encore des endroits où ils peuvent prouver quelque chose.

Pas des endroits où se distraire. Des endroits où prouver. Prouver son talent. Prouver son style. Prouver son courage. Prouver qu'il y a quelqu'un, derrière la peau, et que ce quelqu'un est capable de quelque chose.

Le jeu, et particulièrement la compétition de talent visible, l'agon sérieux, est l'une des rares structures qui sait faire ça depuis trois mille ans. Les Grecs l'avaient compris. Olympie n'était pas une foire. C'était une cathédrale civile.

Mais, et c'est crucial, Huizinga prévenait aussi contre la corruption du jeu par l'argent et le sérieux instrumental. Le jeu est libre. Séparé du quotidien. Incertain. Improductif. Dès qu'il devient strictement productif, il se vide.

Donc la question pour les années qui viennent, ce n'est pas seulement peut-on faire du jeu une économie ?, la réponse facile est oui. La vraie question, c'est peut-on en faire une économie sans détruire ce qui le rendait précieux ?

C'est cette question qui sépare ce qu'il faut construire de ce qu'il faut combattre.

Le piège du casino

Deux institutions contemporaines ont essayé, sans toujours le formuler, de répondre à ce besoin.

L'e-sport a démontré quelque chose d'important : un joueur peut devenir un athlète. Des arènes se remplissent. Des contrats se signent. Des carrières se construisent. Faker a aujourd'hui en Corée un statut culturel que personne n'aurait imaginé il y a vingt ans. C'est une victoire civilisationnelle. Il faut la reconnaître.

Mais l'e-sport n'a pas démocratisé l'économie du talent.

Il a créé des sommets glorieux. Il a laissé en bas une population massive qui consomme un rêve qu'elle ne monétisera jamais. C'est resté, pour 99 % des joueurs, une spectatorialité déguisée en participation. On scrolle. On paie en temps. On regarde les autres briller. On rêve d'être eux.

Précieux. Pas suffisant.

Le gambling, à l'autre bout, propose un raccourci direct entre le jeu et l'argent. Sauf qu'il le fait par le hasard, la perte statistique, et l'addiction. Le gambling promet la dignité du joueur, mais ce qu'il monétise n'est presque jamais le talent. C'est l'espoir. C'est la solitude. C'est la précarité.

Quand le gambling se déploie dans une population, ce qu'il prélève en premier, ce n'est pas l'argent des riches. C'est l'épargne des fragiles.

Plusieurs études commencent déjà à documenter les effets sociaux de l'ouverture massive des paris sportifs en ligne aux États-Unis depuis 2018 : endettement, comportements compulsifs, fragilisation financière de jeunes hommes. Les chiffres ne sont pas tous stabilisés. Mais on n'a même pas besoin d'attendre les chiffres définitifs pour comprendre la mécanique.

On a mis un casino dans la poche de gens qui cherchaient déjà une sortie.

Ce n'est pas un sport. C'est une prédation déguisée.

Entre ces deux institutions, l'e-sport qui glorifie sans redistribuer, le gambling qui redistribue mais détruit, il y a une zone vide. Cette zone vide est l'endroit d'une institution qui n'existe pas encore.

Une institution qui prendrait au sérieux le jeu comme arène méritocratique.

Qui reconnaîtrait le talent.

Qui créerait une carrière.

Qui produirait du spectacle.

Qui distribuerait économiquement, mais pas par le hasard.

Qui accepterait que la plupart de ses participants ne deviennent jamais professionnels, et qui leur donnerait quand même un sens.

C'est cette institution-là qu'il faut nommer. Et c'est cette institution-là qu'il faut bâtir.

Excalibur n'est pas une solution. C'est une tentative.

Je travaille depuis plusieurs années sur un projet que j'appelle Excalibur. La première description honnête, c'est qu'il s'agit d'un jeu compétitif où la performance peut être mesurée, regardée, classée, et, parfois, récompensée économiquement. C'est la description vraie. Elle est insuffisante.

L'erreur serait de croire qu'Excalibur construit un jeu. S'il prend son ambition au sérieux, Excalibur construit une institution sociale.

Je pèse mes mots. Institution. Au sens fort.

Le football n'est pas un jeu. C'est une institution. Les échecs ne sont pas un jeu. C'est une institution. Le tennis. La boxe. Le marathon. Aucune de ces structures n'est arrivée comme produit. Chacune a mis entre cinquante et cent cinquante ans à devenir ce qu'elle est : un écosystème complet, fédérations, écoles, ligues, presse, transmission familiale, mémoire, panthéon. Et, c'est ça qui compte, une légitimité sociale qui fait que plus personne ne s'étonne qu'un enfant veuille devenir footballeur.

Si l'enfant disait demain qu'il veut être joueur d'Excalibur, il aurait encore l'air d'un original. Dans dix ans, peut-être pas. Dans quinze ans, j'espère pas.

C'est ça, l'enjeu. Construire la version compressée, dix ans au lieu de cent, d'une légitimation civilisationnelle. C'est immense. Ça vaut la peine d'être tenté.

Et soyons honnête sur ce que c'est, et sur ce que ça n'est pas.

Excalibur n'est pas une réponse à la fin du travail. C'est une réponse à la disparition du rôle.

Ce n'est pas pareil. Et ce n'est pas la seule réponse.

Excalibur est une réponse parmi cinq ou six. À côté de l'art, qui doit redevenir pratique de masse et pas seulement spectacle élitiste. De l'éducation, qui doit cesser d'être préparation au travail et devenir formation à la vie. Du soin, qui doit retrouver son statut de vocation. De la spiritualité, qui doit pouvoir redevenir présente sans qu'on en rie. De la communauté locale, qui doit redevenir un lieu d'engagement et pas seulement de banlieue-dortoir. De l'exploration scientifique, qui doit être ouverte à la curiosité amateur. De la politique, qui doit redevenir une affaire de citoyens. De la transmission, qui doit redevenir une obligation entre les générations.

Voilà les territoires où l'humain peut continuer à se rendre nécessaire à lui-même quand les machines auront pris l'exécution.

Excalibur en occupe un seul.

Mais l'occuper sérieusement, c'est tenir un pan d'un édifice plus grand. Et c'est ça que je veux faire.

Je précise, parce qu'il faut le préciser. Je ne suis pas en train de dire qu'un jeu va sauver l'humanité. Ce serait ridicule. Je dis seulement qu'il faut commencer à construire les endroits où l'humain pourra encore se tenir debout. Et que parmi ces endroits, le jeu sérieux est l'un de ceux qu'on connaît le mieux, parce qu'on en a déjà la version dégradée, l'e-sport, le casino, et qu'on sait à peu près ce qu'il faut éviter.

Le joueur comme athlète

Il faut être très clair sur le mot qu'on choisit. Le mot, dans ce genre de projet, ça décide beaucoup plus de choses qu'on ne croit. Le mot oriente la culture, la communauté, et finalement le design.

Le mot central n'est pas earn.

Le mot central n'est pas play to earn.

Le mot central n'est pas gagne de l'argent en jouant.

Le mot central, c'est athlète.

En anglais, il faudrait presque dire : athlete for the AI age. L'idée doit être claire. On sort du langage crypto. On entre dans le langage du sport, de la discipline, du mérite, de la performance.

Le joueur Excalibur, dans la version sérieuse de ce projet, est un athlète. Au sens ancien. Quelqu'un qui se discipline. Qui s'entraîne. Qui mesure son progrès. Qui se confronte à d'autres. Qui est regardé par une communauté. Et qui, pour quelques-uns, atteint un statut public qui dépasse la performance.

Pas un casino compétitif. Pas une plateforme à dopamine. Une discipline.

Ce que nous devons refuser

Il y a une chose que je veux dire de façon très claire dans ce texte. Plus claire que tout le reste.

Je préfère construire plus lentement que construire une machine qui abîme les gens.

Je ne veux pas qu'Excalibur devienne une machine à dopamine.

Je ne veux pas que des gens précaires viennent y chercher une sortie magique à leurs problèmes.

Je ne veux pas vendre l'espoir comme un produit.

Je ne veux pas maquiller un casino avec des mots de jeu vidéo.

Je ne veux pas promettre à tout le monde de gagner de l'argent.

Je veux construire autre chose. Une discipline. Une communauté. Une scène. Une arène. Un endroit où on peut progresser, perdre, apprendre, être regardé, être reconnu, se construire un style, une histoire, un rôle.

Je sais qu'il y aura des moments où ces deux directions s'opposeront. Le casino est plus facile à scaler. Le casino convertit mieux. Le casino fait de meilleurs chiffres trimestriels. Je n'ai pas la naïveté de croire que la tentation n'existera pas. Elle existera. Pour nous comme pour ceux qui suivront. Et c'est précisément parce qu'elle existera qu'il faut le poser maintenant. Par écrit. Publiquement. Avant que quiconque ne puisse dire que c'était dans une zone grise.

Si Excalibur devient une machine à extraire l'espoir des joueurs, alors Excalibur aura échoué, même s'il gagne de l'argent.

Cette phrase, je la signe. Maintenant.

Encourager les curieux, intriguer les paresseux

J'ai une devise, depuis longtemps, qui m'a servi dans à peu près tout ce que j'ai fait : encourager les curieux, intriguer les paresseux.

Ça vient d'une vieille frustration avec les bons discours mal habillés. Ces idées profondes enterrées dans des phrases qui demandent un effort. Ces vérités essentielles posées sur un ton qui dit ce n'est pas pour vous. Ces causes nobles qui meurent seules parce qu'elles ont refusé, par scrupule, d'être attirantes.

Je n'ai jamais cru au prestige de l'austérité. Je n'y crois toujours pas.

Une idée qui se croit trop importante pour séduire ne convainc que ceux qui l'avaient déjà comprise.

Donc je dois assumer une chose, ici, à voix haute. Excalibur, dans ses outils de communication, sera séduisant. La marque aura un visage. Le discours aura un rythme. Les images auront une intensité. Le ton sera direct, parfois provocateur, parfois drôle, parfois brutal. C'est une décision. Ce n'est pas un dérapage.

Et je veux poser, parce que c'est important, la frontière qui sépare cette décision d'un piège.

Il y a deux séductions.

Il y a celle qui ouvre une porte.

Et il y a celle qui en referme une.

Il y a celle qui te tend la main.

Et il y a celle qui prend ta main pour ne plus la lâcher.

La première est le geste pédagogique le plus vieux du monde. Socrate séduisait. Sagan séduisait. Tous les vulgarisateurs sérieux que je respecte ont compris qu'on n'attrape pas un esprit avec une encyclopédie. On l'attrape avec une question, une image, un rythme, une silhouette. On l'attrape, et ensuite, seulement, on lui donne la matière.

La seconde est le travail des plateformes. Elle ne donne rien. Elle prend. Elle capte. Elle exploite la même mécanique dopaminergique que la machine à sous. Elle promet ce qu'elle ne tient pas. Elle ne s'embarrasse pas de la profondeur, elle vit du fait qu'on ne descend jamais en dessous de la surface.

Séduire pour faire entrer n'est pas la même chose que séduire pour ne plus faire sortir.

C'est la différence que je veux tenir.

Excalibur séduira pour faire venir. Pour qu'un mec qui ne se serait jamais arrêté sur un texte austère s'arrête une seconde sur une accroche, un visuel, un slogan, une bande-annonce. Pour qu'un curieux trouve une porte à pousser, et un paresseux trouve une raison de bouger.

Mais une fois la porte poussée, le pacte change. La personne entre, et ce qu'elle trouve à l'intérieur doit être à la hauteur de la promesse. Le jeu doit être réellement skill-based. La discipline doit être réelle. Le rôle doit être réel. Le mérite doit être réel. Aucune des promesses faites au seuil ne peut être trahie une fois la personne dedans.

C'est ça, la séduction honnête. Tu promets une porte. Tu livres une maison.

Le contraire, tu promets un palais, tu livres un couloir aveugle, c'est exactement ce que font les casinos. Et c'est exactement ce qu'Excalibur ne sera pas.

Je sais qu'à ce niveau-là, des gens vont dire : tu joues avec le feu. Tu utilises des codes qui appartiennent aux extracteurs. Tu te donnes les armes pour devenir ce que tu refuses.

Ce risque est réel. Je ne le minimise pas. Je l'accepte. Parce que je sais ce que l'alternative produit, et je ne veux pas de l'alternative.

L'alternative, c'est l'austérité éclairée qui n'atteint que ses pairs. C'est l'idée juste écrite trop bien pour qu'on s'y arrête. C'est le manifeste qui finit dans un colloque. C'est la révolte qui meurt dans une note de bas de page.

Je préfère la séduction qui ouvre, au silence qui rate.

À condition, et c'est tout, qu'on s'engage publiquement, dès maintenant, à ne jamais retourner cette séduction contre celui qu'elle a fait venir.

Je veux aller plus loin, parce qu'il y a une chose que je n'ai pas encore dite, et qui est probablement la plus importante de tout ce texte.

Je crois que l'homme contemporain est en grande partie aveuglé. Pas par bêtise. Par voile. Un voile que la société a posé sur lui à force de récits imposés, de désirs préformatés, de hiérarchies invisibles, de notifications qui décident à sa place. Un monde où il croit choisir, alors qu'il répond.

Et dans cet état-là, malheureusement, l'homme ne répond plus qu'à des stimuli externes puissants. La liberté. Le rêve. L'espoir.

Trois mots dont les marketeurs se servent depuis trois générations parce qu'ils savent qu'à peu près rien d'autre n'allume plus rien.

Je sais que c'est risqué de jouer là-dessus.

Je sais que ce sont exactement les leviers des plateformes prédatrices.

Mais je sais aussi qu'on n'atteint pas l'homme contemporain sans passer par eux. C'est le seuil. C'est la porte. C'est ce qui fait qu'il s'arrête une seconde au lieu de continuer à scroller.

Alors on prend ces stimuli. On les utilise. On les assume.

Mais, et c'est là que se cache le pari réel d'Excalibur, la différence avec une plateforme prédatrice, ce n'est pas dans la promesse au seuil. C'est dans ce qui se passe une fois la porte franchie.

Parce que dans Excalibur, le jeu lui-même est un analyste.

Plus le joueur joue, plus il se résout.

Il progresse dans le jeu.

Et, c'est ça, le secret, il progresse sur lui-même.

Tu viens chercher la liberté, le rêve, l'espoir. Tu repars avec quelque chose que tu ne savais pas être venu chercher : toi.

Le jeu te confronte. Te révèle. Te casse. Te recompose. Te montre tes limites et tes ressources. Te montre comment tu réagis sous pression, ce qui est presque toujours plus honnête que ce que tu réponds quand on te le demande dans la vie de tous les jours.

C'est par la résolution de soi, par le travail, par le chemin, que l'homme grandit. Pas par le sermon. Pas par l'incantation. Pas par la promesse extérieure d'un autre soi-même qu'on n'aura jamais.

Le sport l'a toujours su. Les arts martiaux le savent. Le jeu sérieux le sait, il l'a juste oublié sous trois couches d'industrie du divertissement.

Excalibur, dans sa version sérieuse, est une sorte de cheval de Troie pédagogique. La séduction est le cheval. La discipline et la connaissance de soi sont ce qu'il y a dedans.

C'est ça, le secret caché derrière Excalibur.

Construire une institution avant de construire un marché

Cette ambition n'a de valeur que si elle accepte des conditions strictes. Sans elles, elle dérive. Et la dérive a un nom. Casino.

Je pose ces conditions parce que je sais comment ça peut mal tourner. Je sais que les ingénieurs qui savent retenir un humain devant un écran sont exactement les mêmes qui ont conçu les machines à sous. Je sais que la croissance peut tout corrompre. Je sais que je serai tenté.

D'abord, il faut reconnaître publiquement qu'Excalibur n'est pas la solution à la crise du sens. C'est une solution parmi plusieurs. Le crédit civilisationnel de ce projet dépend de cette modestie. Une institution qui se prétend totalisante n'est plus une institution. C'est une secte.

Ensuite, il faut construire le spectacle comme priorité égale au jeu. La valeur économique réelle, dans le sport, ne vient pas des joueurs. Elle vient des spectateurs. Sans audience qui paie, sans broadcast, sans héros, sans rivalités, sans casteurs, sans presse, sans figures publiques qui parlent du jeu en dehors des cercles d'initiés, l'économie reste joueur-contre-joueur. Mathématiquement somme nulle. Fonctionnellement casino. La bataille principale des cinq prochaines années n'est pas le gameplay. C'est le spectacle.

Il faut refuser les mécaniques d'engagement qui glissent vers le casino. Loot boxes. Variance amplifiée. Daily streaks. Récompenses intermittentes. Chacune sera défendue comme bénigne. Cumulées, elles transforment une institution sportive en infrastructure prédatrice. Il faut poser les lignes rouges du design maintenant. Par écrit. Publiquement. Avant la pression de croissance. Pas après.

Il faut repositionner le mot. Tout ce qui sonne gagne en jouant, deviens riche grâce à ton talent, play to earn, attire les mauvais joueurs. Ceux qui fuient leur condition économique. Et repousse les bons. Ceux qui cherchent une discipline.

Il faut accepter publiquement que la majorité ne gagnera rien. Pas une majorité minoritaire. Une majorité massive. Probablement 95 % des joueurs. Ils ne deviendront pas pros. Ils ne vivront pas du jeu. C'est mathématique. C'est une power law. C'est comme ça depuis toujours dans toutes les disciplines, sportives, artistiques, scientifiques.

Si Excalibur ne donne du sens qu'aux gagnants, c'est un casino.

Si Excalibur donne aussi un rôle à ceux qui ne gagnent rien, c'est une institution.

Donc il faut concevoir, pour ces 95 %, des structures de valeur non-financière. Une identité. Une progression visible. Une communauté qui te connaît par ton style. Un rang qui veut dire quelque chose même si tu n'es pas top. Une discipline qui marque ton corps et ton esprit. Un récit que tu peux raconter à ta famille sans avoir honte. Une raison de revenir qui ne soit pas l'espoir d'un jackpot.

C'est ça, le club. C'est ça, le rang. C'est ça, l'académie. C'est ça, la salle de boxe du quartier qui forme un pro tous les cinq ans et donne du sens à cinquante kids tous les ans.

Il faut anticiper l'IA dans le design plutôt que la subir. L'IA va entrer dans tous les jeux. Bots. Coaching automatique. Agents autonomes. Anti-cheat. Analyse de performance. Suggestion de stratégie en temps réel. Triche assistée. C'est inévitable. La question fondamentale, alors, c'est : qu'est-ce qui reste irréductiblement humain dans la performance, quand l'IA peut conseiller, optimiser, simuler, et parfois jouer à notre place ?

J'ai une intuition. Ce qui reste humain, c'est la décision sous pression, devant un autre humain qui te regarde. C'est la lecture intuitive de l'adversaire. C'est le bluff. C'est le courage. C'est le timing. C'est le style. C'est la présence. C'est la responsabilité d'un geste irréversible qu'on a choisi soi-même. C'est la capacité à être regardé par d'autres humains et à supporter ce regard.

Tout ça, et probablement seulement ça, ne sera pas ingéré par les modèles. Excalibur, pour avoir un sens dans dix ans, doit isoler dès maintenant ce qui en lui ne sera pas automatisable. Et y placer toute la profondeur du jeu.

Enfin, il faut construire la légitimité sociale en parallèle du produit. Une institution n'est pas un site web. Elle a besoin d'alliés. Fédérations sportives. Structures éducatives. Presse non-crypto. Monde culturel. Chercheurs. Psychologues. Économistes. Régulateurs. Parents.

Sans cette coalition, la version sérieuse d'Excalibur n'arrive pas. Elle reste un produit. Avec, elle peut devenir une institution. Dans quinze ans, le mot joueur Excalibur pourrait avoir le poids social du mot footballeur professionnel aujourd'hui, c'est-à-dire le poids d'une vie qui se raconte et qu'on respecte.

Le capital qui regarde ailleurs

Il faut nommer un acteur qu'aucune partie de ce texte n'a encore nommé.

Le capital.

Les grandes institutions sociales du XXᵉ siècle n'ont pas été décrétées par des États. Elles ont été financées par des individus à fortune décisive qui ont choisi, à un moment, où devait aller leur argent.

Carnegie a construit 2 509 bibliothèques publiques entre 1883 et 1929.

Rockefeller a financé l'infrastructure médicale et l'éducation supérieure américaine.

Ford a créé une fondation qui a façonné l'art moderne, la presse, le travail social.

Gates a refondé la santé publique mondiale. Omidyar a financé le journalisme d'investigation. Skoll a posé la grammaire de l'entrepreneuriat social.

Aucune de ces institutions ne serait là sans une décision privée de financement. L'État est arrivé après, quand il est arrivé.

Aujourd'hui, le capital construit toujours. Mais il construit autre chose.

Il construit TikTok, et l'économie de l'attention résiduelle. Il construit Stake.com, et l'industrie du pari en ligne mondialisée. Il construit DraftKings, et l'addiction sportive en abonnement. Il construit les casinos crypto, et les plateformes d'extraction dopaminergique. Il construit les modèles de langage géants qui vont accélérer la dissolution du rôle.

Et il choisit, à cette même seconde, de ne presque rien financer dans ce qui pourrait combler le vide.

Pas une fondation pour reconstruire des arènes de mérite humain. Pas un fonds d'investissement civilisationnel. Pas une décision collective des grandes fortunes contemporaines d'orienter ne serait-ce que 1 % de leur capital vers les institutions du sens à venir.

Ce n'est pas un oubli. C'est un choix. Et il a un coût.

Le capital qui choisit de ne pas financer les nouvelles arènes du mérite humain n'est pas neutre dans cette histoire. Il sera comptable du vide qui viendra.

Carnegie l'avait formulé en une phrase, en 1889, dans son Gospel of Wealth : "L'homme qui meurt riche meurt déshonoré." La phrase a vieilli. L'intuition n'a pas vieilli. Il y a un usage légitime de la fortune décisive. Cet usage n'est pas le yacht. Ce n'est pas la fusée. Ce n'est pas la cinquième résidence à Aspen. C'est la construction des cathédrales civiles que la prochaine génération habitera.

Cette responsabilité, dans les vingt prochaines années, sera plus lourde que jamais. Parce que la mutation est plus rapide que jamais. Et parce que les plateformes d'extraction, elles, n'ont besoin de personne pour se construire. Elles s'organisent toutes seules.

Si les bâtisseurs de capital ne s'organisent pas pour financer l'autre côté de cette équation, ils n'auront pas seulement perdu une opportunité d'investissement. Ils auront perdu le droit moral d'expliquer, plus tard, qu'ils n'avaient pas vu venir.

Ce texte est aussi pour eux.

Où prouver que nous sommes vivants ?

Je voudrais finir sans hauteur.

Je suis quelqu'un qui essaie de construire quelque chose, qui voit quelque chose arriver, et qui essaie d'en parler avant qu'il soit trop tard pour le formuler proprement.

Cette intuition, depuis des mois, ne me lâche pas. Elle vient autant du ventre que de la tête. Et tous les chiffres que j'ai croisés depuis lui donnent raison.

Le débat actuel sur l'IA s'est concentré sur les risques que les machines deviennent dangereuses pour les humains. C'est légitime. Il faut continuer. Mais ça laisse intacte une autre question, plus immédiate, plus difficile à dire : que deviennent les humains quand les machines deviennent compétentes ?

Cette question n'a pas de réponse technique. Elle a une réponse institutionnelle.

Et les institutions, ça ne se décrète pas. Ça se bâtit. Lentement. Par décennies. Par la convergence de bâtisseurs, de récits, de communautés, de lois. Si on veut que la vague IA n'engloutisse pas seulement nos emplois mais aussi nos raisons de tenir debout, il faut commencer maintenant à reconstruire les arènes où l'humain pourra encore prouver sa valeur.

Ces arènes seront diverses. L'art. Le soin. L'éducation. La spiritualité. La communauté. La science amateur. La politique citoyenne. La transmission.

Et, je le crois, le jeu sérieux. La compétition de talent visible, mesurable, racontée, admirée.

Construire ces arènes, c'est un travail civilisationnel. Personne ne le fera à notre place.

Et si on ne le fait pas, ce ne sera pas le silence qui prendra la place.

Si nous ne construisons pas volontairement les nouvelles arènes du mérite humain, les plateformes construiront à notre place des machines à capter notre vide.

Elles savent déjà le faire. Elles n'attendent qu'une humanité plus disponible et moins encadrée.

Excalibur, dans sa version sérieuse, est ma façon à moi de tenir un pan de ce mur. Faire du jeu de talent une institution méritocratique, légitime, transmissible, qui produise des athlètes, des spectateurs, des récits et du sens. Ce n'est pas tout. Ce n'est qu'une réponse parmi celles qu'il faudra. Mais une réponse occupée sérieusement vaut mille fois plus qu'une critique pure, et infiniment plus qu'un produit construit sans cette ambition.

Je dois dire le reste honnêtement.

Je ne sais pas si Excalibur réussira. Je sais qu'il faut essayer. Et je sais qu'attendre que quelqu'un de plus légitime, ou une institution déjà debout, s'en charge à notre place, est précisément la posture qui produit l'absence de réponse aujourd'hui.

Je préfère prendre ce risque-là, et essayer, plutôt que faire semblant de ne rien voir.

Mais je sais une chose. Construire sans cette question serait une faute.

Une faute morale.

Une faute de design.

Une faute d'époque.

Il reste, pour finir, une question. C'est la question qui me tient depuis le début. C'est celle qui, je crois, devrait structurer la décennie qui vient, à côté des questions de sécurité, d'alignement, de pouvoir.

Quand les machines feront le travail,
où les humains iront-ils encore prouver qu'ils sont vivants ?

Cette question n'attend pas une réponse théorique. Elle attend des institutions. Et elle attend des bâtisseurs.

Le manifeste en 12 phrases

À retenir, à partager, à citer

  1. Le danger principal de l'IA n'est peut-être pas qu'elle devienne dangereuse. C'est qu'elle rende une partie de l'humanité inutile à ses propres yeux.
  2. L'IA ne va pas seulement prendre nos emplois. Elle va prendre nos rôles. Et un rôle, ça ne se remplace pas par un virement bancaire.
  3. Ce que les générations précédentes ont vécu en cent ans, la nôtre va le vivre en dix.
  4. Les gens qui construisent l'IA savent ce qu'elle va faire. Ils ne savent simplement pas quoi faire des humains qu'elle laissera derrière elle.
  5. Le revenu est là. La structure n'est plus là. Et la structure pèse plus lourd dans la santé mentale que le revenu.
  6. On ne reçoit pas un sens par virement bancaire.
  7. Le temps libre n'est pas un bien. C'est une matière première. Sans cadre, il devient prison plus confortable.
  8. Quelqu'un, quelque part, gagne de l'argent à chaque minute où tu ne sais plus quoi faire de toi.
  9. Le jeu n'est pas une fuite. C'est ce qui reste quand on retire tout le reste.
  10. Si nous ne construisons pas volontairement les nouvelles arènes du mérite humain, les plateformes construiront à notre place des machines à capter notre vide.
  11. Le capital qui choisit de ne pas financer les nouvelles arènes du mérite humain ne sera pas neutre. Il sera comptable du vide qui viendra.
  12. Quand les machines feront le travail, où les humains iront-ils encore prouver qu'ils sont vivants ?
Encadré

Les sept conditions de légitimité

  1. Excalibur n'est pas la solution unique à la crise du sens. C'est une solution parmi plusieurs, à côté de l'art, du soin, de l'éducation, de la spiritualité, de la communauté, de la science, de la politique et de la transmission.
  2. La spectator economy, audience qui paie, broadcast, héros, rivalités, presse, doit être construite comme priorité égale au gameplay. Sans elle, l'économie reste joueur-contre-joueur, donc casino.
  3. Les mécaniques de casino doivent être refusées, par écrit, publiquement, avant la pression de croissance : pas de loot boxes, pas de variance amplifiée, pas de daily streaks, pas de récompenses intermittentes.
  4. Le narratif central doit passer de earn à athlete. Le vocabulaire qui ressemble au sport est plus aride, plus juste, et prépare une légitimité que rien d'autre ne préparera.
  5. Les 95 % de joueurs qui ne gagneront rien doivent recevoir un sens non-financier : identité, progression, communauté, rang, discipline, récit, appartenance. Sans ça, c'est un casino.
  6. L'IA doit être anticipée dans le design, pas subie. Il faut isoler ce qui restera irréductiblement humain dans la performance, décision sous pression, lecture de l'adversaire, bluff, courage, présence, et y placer toute la profondeur du jeu.
  7. La légitimité sociale doit être construite en parallèle du produit, avec des alliés institutionnels : fédérations sportives, structures éducatives, médias non-crypto, chercheurs, psychologues, économistes, régulateurs, acteurs culturels, parents.